La greffe du châtaignier sur chêne
La greffe du châtaignier sur chêne.
La possibilité de greffer du châtaignier (castanea sativa) sur chêne est évoquée depuis les plus anciens traités de greffage. Pratiquée à titre de curiosité et de façon marginale, la greffe du châtaignier sur chêne aurait connu un renouveau au XIXe siècle, face au fléau de la maladie de l’encre. Retombée à nouveau dans l’oubli avec l’utilisation des hybrides de châtaigniers japonais en tant que porte-greffe, cette technique pourrait être appréciable à la personne qui voudrait implanter un châtaignier en terrain calcaire.
1. Recherche documentaire.
Je vous propose une compilation des documents que j’ai pu récolter à ce jour sur le sujet :
Charles BALTET « L’art de greffer » (XIXè siècle)
« Le châtaignier accepte parfois le greffage sur chêne, au moyen de jeunes plants semés en place ou nouvellement repiqués. On les greffera rez terre, en fente ordinaire ou sur bifurcation ; il est alors préférable de greffer à fleur du sol. Il existe un assez bel exemplaire de ce genre, greffé sur chêne, au jardin botanique de Dijon. En 1838, Jaumard greffait ainsi à la pépinière départementale de la Gironde, et Simon, au Jardin botanique de Metz, dès 1834. Charles Naudin, de l’Institut, a obtenu de bons résultats, à Antibes par la greffe du châtaignier sur chêne Mirbeck. Au Muséum, M. Maxime Cornu, professeur de culture, réussit l’union de ces deux genres ; d’un rameau en sève, il détache un greffon rudimentaire, dit bourgeon herbacé, le taille à double biseau et l’insère dans une légère incision du gland du chêne sessile, pratiquée sur la radicule, immédiatement sous les cotylédons, au moment de la germination du gland. Ligature douce ; mise en sable, sous cloche, jusqu’à la végétation : c’est le greffage embryonnaire. Les premiers essais remontent à mars 1894. »
Charles BALTET « La pépinière » (XIXè siècle)
« Le châtaignier (page 389) : Nous avons réussi le Châtaigner sur le chêne ».
Eugène GUEDAN « Le jardinier Provencal », éditions Tacussel (XIX-XXè siècle)
Il [le châtaignier] se multiplie par semis ou par greffe sur franc ou sur chêne rouvre.
Méline, Jardinier en chef du Jardin Botanique de DIJON, dans LE CULTIVATEUR 1843
Plusieurs journaux d’agriculture ont annoncé que toutes les tentatives faites depuis quelques années pour obtenir des châtaigniers au moyen de la greffe de ces arbres sur le chêne, avaient été infructueuses ; cependant il ne faut pas, selon moi, désespérer encore, bien que le fait suivant vienne appuyer ce qu’ils disent, mais contre lequel je citerai quelques expériences personnelles qui me font penser que cette greffe peut réussir. Un châtaignier de LUCQUES ainsi greffé, donné en 1834 au Jardin des Plantes de DIJON par M. Gabriel Demeiz, est mort, il est vrai en 1839 ; mais ce châtaignier avait toujours été souffrant depuis sa transplantation : le sujet ne se développait pas avec vigueur, tandis que la greffe, au contraire, absorbant tous les sucs nourriciers de la plante , avait atteint un très grand développement. La rapidité de ce développement fit naître à la base de la greffe un bourrelet qui, portant le trouble dans la distribution des vaisseaux conducteurs de la sève, détruisit l’équilibre existant entre le sujet et la greffe, et la mort fut la conséquence immédiate de cette désorganisation. M’imaginant que des chênes obtenus de semis faits dans un bon terrain présenteraient une vigueur plus grande que des chênes transplantés, je semai des glands, et je greffai en fente et en écusson les sujets que je m’étais ainsi procurés ; une seule de ces greffes réussit, et ce fut une de celles en fente. Cette greffe s’allongea dans sa 1ère année (1839) de 1m,20 ; dans la 2ème les rameaux latéraux se sont développés de 0m,60 eu longueur et de 0m,35 seulement dans la 3ème année. J’eus soin de faire des incisions longitudinales depuis la base du sujet jusqu’aux 1ers rameaux latéraux de la greffe. Ces incisions eurent pour effet de faire développer l’arbre et la greffe d’une manière uniforme, et de mettre obstacle à la formation du bourrelet, qui commençait déjà à se manifester à la jonction de la greffe et du sujet. J’aurais obtenu le même résultat en ne faisant des incisions que sur le sujet. La sève qui se serait portée sur ces incisions pour les fermer aurait ainsi abandonné la greffe, et j’aurais été plus certain d’arriver à l’équilibre que je cherchais à établir entre le développement du sujet et celui de la greffe, afin d’empêcher la naissance du bourrelet. C’est ainsi que j’ai opéré plus tard, et en 1842, le bourrelet qui se formait à la jonction de la greffe et du sujet s’effaça entièrement ; l’arbre est d’une végétation admirable, et il a même porté quelques châtaignes. Je fis, au printemps de cette même année, 5 greffes semblables en fente, dont 4 ont parfaitement réussi ; une de celles-ci a été décollée par le vent, mais les 3 autres jouissent d’une très belle végétation ; toutes ont encore à leur base un bourrelet, qui, je l’espère, disparaîtra au moyen d’incisions longitudinales sur sujet, ainsi que je l’ai dit. Je laisserai également quelques jeunes pousses sur le dernier pour lui donner de la force et l’aider à conduire la sève. J’ai greffé aussi le chêne-liège et le chêne vert sur le chêne ordinaire ces greffes ont aujourd’hui un très bel aspect ; ce n’est que l’année prochaine que l’on pourra apprécier le résultat de ce nouvel essai, parce que ces greffes appartiennent à des arbres à feuilles persistantes, tandis que les chênes de notre pays, que j’ai employés comme sujets, sont à feuilles caduques.
Châtaignier greffé sur Chêne au jardin botanique de Dijon
Rapport de M. Weber.
Bulletin de la Société d’horticulture de la Côte d’Or, 1867.
C’est en 1834, deux ans après la fondation du nouveau Jardin botanique, que M. Meline, alors jardinier en chef, reçut de M. Gabriel, de Metz, un Châtaignier greffé sur Chêne, variété de Luc, celle donnait les meilleurs marrons ; d’où la preuve que déjà, à cette époque, on pratiquait cette greffe dans certaines pépinières.
Cet arbre, quoique planté dans des conditions en apparence favorables, ne végéta que faiblement ; par suite de l’inégalité de développement, un bourrelet se forma à l’endroit de l’insertion de la greffe (car le châtaignier a une croissance beaucoup plus rapide que le chêne), et la mort en fut la conséquence au bout de cinq années d’une végétation chétive.
Pendant ce temps l’habile jardinier avait pensé que peut-être avec quelques précautions on obtiendrait de meilleurs résultats. En 1835 il sema dans un bon terrain bien préparé des glands de chêne blanc, Quercus penduculata Ehrh. Celui que de tous nos chênes a la croissance la plus prompte ; mais au lieu de faire ces semis en pépinière comme on le fait généralement dans ces circonstances, il les fit sur place pour ne pas ralentir la végétation par une transplantation.
En 1839, cinq sujets étaient assez forts pour recevoir la greffe. Deux furent greffés en fente à 40 cent. au dessus du sol, tandis que les trois autres furent écussonnés la même année. De ces dernières greffes pas une seule ne reprit, pendant que les deux premières réussirent parfaitement ; mais une ayant été décollée par le vent, il n’en resta plus qu’une, celle qui a produit l’arbre en question.
Les premières années, elle végéta très vigoureusement, car l’année même de l’opération, elle développe un scion de 1 mètre 20 cent. de longueur ; la seconde année des rameaux latéraux se développèrent de 65 cent. de longueur et la troisième année de 35 cent. seulement.
Dès la seconde année aussi le bourrelet se manifestait au point de jonction du sujet et du greffon ; mais au moyen d’incisions longitudinales partant du bourrelet pour se prolonger jusqu’à la base du sujet (la sève, en effet, se portant sur ces incisions pour les refermer, faisait grossir le sujet en même temps qu’elle abandonnait un peu le greffon), on obtient un équilibre parfait.
Aujourd’hui cet arbre, plein de vigueur et de santé, dont le tronc mesure 1 mètre de circonférence, tant que le sujet n’a que 80 cent. de circonférence du 70 cent. de hauteur, donne annuellement de nombreux rejetons qui ne laissent aucun doute sur son identité ; il fructifie abondamment, mais rarement ; on y trouve même des fruits passables. Car la plupart des graines sont par avortement dépourvues d’embryon, en nous savons que ce sont les cotylédons épais et farineux qui forment la totalité de la substance renfermée dans la graine. Dans les cas même où l’embryon existe, il acquiert tout au plus la grosseur d’une noisette, pour ensuite dessécher, sans arriver à maturité.
Quelques personnes ont cru trouver la cause de cette stérilité dans la greffe dysgénère ; quant à nous, nous l’attribuons plutôt au terrain et au mauvais chois du greffon ; c’est qu’en effet le châtaignier, pour bien réussir et fructifier abondamment, existe un terrain siliceux ou argilo-siliceux, chaud et meuble, tant que notre arbre se trouve dans une terre argilo-calcaire, froide et compacte, conditions très défavorables à la fructification.
Maintenant, si nous allons rechercher l’origine des greffons, M. Meline nous a affirmé les avoir pris sur un pied provenant d’un rejeton des bois de Perrigny près Dihon, où autrefois, il existait nombre de gros châtaigniers, dont plusieurs ne donnaient pas de bons fruits. Il est donc très probable que le rejeton provenait d’un tel arbre.
Nous nous résumons donc en conseillant aux personnes qui voudraient tenter cette greffe, de semer sur place des glands de chêne blanc, Quercus penduculata Ehrb., ou Q. racemosa Lamk, espèce à croissance assez rapide ; de pratiquer la greffe en fente aussitôt que le sujet aura assez de force pour recevoir le greffon ; de faire l’opération assez près de terre pour pouvoir pratiquer des incisions longitudinales sur toute la longueur du sujet sans inconvénient ; de choisir les greffons sur une bonne variété et très fertile ; prendre des extrémités de rameaux, conne on devra toujours le faire pour les végétaux dont le canal médulaire est très abondant : on pourrait, en procédant ainsi, obtenir d’assez bons résultats dans un sol où le châtaignier refuse de prospérer.
Ajoutons que cet arbre préfère l’exposition du midi et de l’ouest, qu’il aime les pentes des coteaux et le fond des montagnes peu élevées ; qu’enfin, dans des conditions favorables, le châtaignier peut acquérir des dimensions colossales et atteindre un âge très avancé.
Sans aller en Sicile voir le colosse du mont Gibel, au Châtaignier aux cents Chevaux, mesurant 53 mètres de circonférence, auquel on prête 4000 ans d’existence, mais que l’on considère comme étant le résultat de la soudure de plusieurs individus, il nous suffira de vous citer ceux de Montmorency, dont un, appelé Jean-Jacques Rousseau, mesure 3 mètres 50 cent. de diamètre ; et d’autres sont encore d’un volume plus considérable. Il en existe aussi un à Robinson près Sceaux, sur lequel sont établies plusieurs tentes de restaurants pouvant abriter chacune une douzaine de personnes.
J.-B WEBER,
Jardinier chef au Jardin botanique.
« GREFFE DU CHÂTAIGNIER SUR LE CHÊNE », dans Almanach ou annuaire de l’horticulteur Nantais, 1854
Dans la deuxième et troisième année de l’Annuaire de l’horticulteur Nantais, page 265 et 366, nous avons entretenu nos lecteurs de la greffe du châtaignier sur le chêne ; nous croyons devoir leur faire connaître aujourd’hui ce que M. le pasteur Lambert a publié sur le même sujet, dans le n°6 (15 février 1853) du journal « La vie des champs » :
« La culture du châtaignier, dit M. de Gasparin, s’étend de la région des oliviers sur celle de la vigne toute entière, et jusqu’à celle des pâturages, sans pénétrer dans celle des céréales. Cette délimitation n’est plus exacte, depuis que l’ont sait obtenir dans une très-grande partie de la région des céréales, de très-belles plantations de châtaigniers dont les fruits deviennent parfaitement mûrs. Il est vrai que ce n’est pas par le semis, mais par un moyen artificiel, la greffe. On prend, en automne, de jeunes chênes de la grosseur du doigt, pour les transplanter dans une terre bien préparée et bien fumée, en ayant soin de leur conserver autant que possible leurs racines, et de les arroser tous les soirs pendant les trois premières semaines. Au second printemps après la plantation, ils sont beaux et vigoureux ; on les coupe alors à 0m16 au-dessus du sol, pour y appliquer une bonne greffe de châtaignier. Si la greffe prend, l’arbre se développe donc aussi vîte que les arbres fruitiers, et plus vîte que le châtaignier sauvage ; dans le cas contraire, on répète l’opération le printemps suivant. Pour obtenir des marrons, on greffe sur la greffe du châtaignier un ou deux ans après. Ainsi traités, les marrons ont meilleur goût que s’ils avaient été greffés immédiatement sur le chêne. On peut, par le même procédé, améliorer aussi le goût des châtaignes, lorsque celles-ci sont un peu amères, ce qui arrive quelquefois avec la greffe simple, mais jamais avec la greffe double. Les fruits de cette dernière dépassent toujours en qualité ceux du châtaignier qui a fourni la greffe. Un an après l’opération, le jeune arbre a acquis toute la force nécessaire pour pouvoir être transplanté en lieu définitif. Dans les régions septentrionales, la transformation du chêne en châtaignier est d’autant plus précieuse, indépendamment des châtaignes, fruit si estimé par les habitants du nord, cet arbre forme de très belles allées et orne on ne peut mieux les pelouses, les parcs et les routes.
En agriculture, il n’y a pas de petits faits. Ceux qu’on est tenté de regarder comme tels, prennent souvent, quand on les applique sur de grandes superficies et dans des pays entiers, une importance qu’à l’origine on était loin de soupçonner. J’ai donc pensé que celui-ci, que j’ai pratiqué et vu pratiquer avec succès, méritait l’attention de ceux des lecteurs de La vie des champs, qui pourraient en faire l’application. Ajoutons qu’ils en tireront surtout deux avantages : ils auront le plant sous la main partout où le chêne croît naturellement, et pourront l’élever eux-même ; puis, en second lieu, ils abrégeront le temps que le jeune arbuste reste sans produire, ce qui d’ailleurs ne nuira à aucune des qualités exigées dans le châtaignier. «
Le n°9 de La vie des champs, publie page 65, la lettre ci-après adressée à son rédacteur :
« J’ai lu avec un vif intérêt, dans le n°6 de votre journal, l’article de M. le pasteur Lambert : Greffe du châtaignier sur le chêne. La terre que j’habite étant fort rapprochée de la Garde-Freynel, , où l’on récolte d’excellents et magnifiques marrons, et n’ayant à Flassans aucun châtaignier, j’ai essayé, il y a quelques année, de greffer en fente au mois de mars quatre jeunes chênes. Une seule de ces greffes avait réussi, mais pendant mon absence elle fut, à mon grand regret, arrachée par des boeufs de labour. L’assurance que donne votre correspondant d’avoir pratiqué et fait pratiquer cette greffe avec succès, me détermine à renouveler l’expérience ; mais j’ai besoin d’une explication que vous jugerez sans doute utile de demander à M. Lambert. On prend, dit-il, de jeunes chênes gros comme un doigt, que l’on coupe à 0m16 au-dessus du sol, pour y appliquer au printemps une greffe de châtaigniers. Une jeune chêne gros comme le doigt me parait bien mince pour être greffé en fente, et je craindrais beaucoup d’abimer ce frêle sujet. S’il est question d’y placer un écusson, c’est différent, mais encore aurait-il fallu le dire, car la greffe en fente s’exécute ici en mars et octobre, et celle en écusson en mai et septembre. [F. de Saint-Charles, Flassans (Var), le 15 mars 1853] «
Le n°9 de La vie des champs contient une communication à vous faite par M. de Saint-Charles, de Flassans, relative à ma note du 15 février. Je pensais que l’opération de la greffe était en elle-même trop simple pour nécessiter des développements ; il est vrai qu’à cet égard je m’en suis rapporté à l’habileté et à l’expérience de mon jardinier. Voici donc comment nous nous y prenons. L’automne, après la chute des feuilles, nous extrayons d’un taillis voisin, de jeunes plants de chênes de toutes les grosseurs, indistinctement, depuis celle du petit doigt jusqu’à celle du pouce et au delà, en ayant soin de conserver autant de racines que possible, et de prendre des sujets dont la partie inférieure au moins soit bien venue. Nous les plantons immédiatement en pépinière, dans une bonne terre préparée d’avance, et en laissant autour de chacun d’eux un espace d’environ 0m50 en tous sens. Si la terre est sèche, nous arrosons, et tous nos pieds reprennent parfaitement, puis l’année d’après deviennent fort vigoureux. Au printemps de la seconde année, lorsque la végétation a repris son cours, nous coupons la tige à 0m16 au-dessus du sol ; nous la fendons, et, au moyen d’un coin, nous en tenons les deux parties écartées l’une de l’autre, afin de pouvoir mieux introduire la greffe qui doit avoir été préalablement taillée. Le succès de l’opération dépend de l’application exacte de l’écorce de la greffe sur l’écorce du sujet, de manière que l’une forme bien la continuation de l’autre. Pour cela il faut que les coupes soient nettes et les écorces bien conservées sur leurs bords. Si le sujet est mince, nous lui donnons une greffe de la même grosseur que lui. Dans ce cas, les écorces correspondent ensemble sur les deux côtés de la fente ; si le sujet est gros, nous appliquons une forte greffe sur un seul des côtés. Enfin, nous couvrons toute la plaie de mastic entouré de ligatures, dans le but de la préserver de la pluie et du hâle. Disons encore que les greffes sont choisies avec soin et coupées plusieurs jours d’avance, pour être moins en sève que les sujets sur lesquelles elles doivent être placées. On conçoit que si la greffe offrait une végétation plus avancées que celle du sujet, ce dernier ne lui donnant pas autant de sève qu’elle en a besoin, elle périrait ; au lieu que si le sujet est plus en sève que la greffe, il lui communique facilement toute la nourriture nécessaire à son développement. Nous avons aussi fait une expérience avec la greffe en couronne, et elle nous a également réussi. Mais comme cette greffe est plus difficile à pratiquer, elle est moins à recommander que la précédente, surtout aux personnes qui ont peu l’habitude. Nous insistons sur les soins à donner après la greffe aux jeunes sujets ; ils sont les mêmes que pour tout autre arbre fruitier.
LAMBERT, pasteur.
E. MARQUET, Annales de la société d’agriculture de Dordogne, 1881 « DE LA GREFFE DU CHATAIGNIER SUR LE CHENE ».
Il y a environ une vingtaine d’années, de différents points de la France, on signala le dépérissement des châtaigniers. Des arbres jusque-là vigoureux, sans cause apparente aucune, devenaient languissants, puis périssaient. Vainement, lors des premiers symptômes du mal, ces arbres atteints dans leurs racines étaient rabattus sur les grosses branches ou recépés jusqu’à terre ; les nouveaux jets, faibles et peu nombreux, ne tardaient pas à périr eux-mêmes. Depuis, d’année en année, le mal n’a fait que s’accroître et il tendrait à devenir un véritable fléau pour les contrées dans lesquelles les marrons forment l’objet d’un commerce considérable ou jouent un rôle important dans l’alimentation ; telles sont une partie de la Bretagne, le Limousin, l’Auvergne, le Languedoc et la Corse. Cependant, jusqu’à présent, aucun remède efficace et pratique n’a été, que je sache, indiqué contre le mal ; bien plus, les agriculteurs et les forestiers ne sont pas d’accord sur la cause qui le produit. Dans ces conditions, je crois donc rendre service aux premiers en attirant leur attention sur la greffe du châtaignier pratiquée sur le chêne. Vers 1840, pour la première fois, j’avais remarqué la facilité de la reprise de cette greffe et la vigueur de sa végétation ; depuis, maintes fois j’avais eu l’occasion de la pratiquer, mais toujours à titre de simple curiosité. Aujourd’hui, elle me parait devenue d’utilité réelle et appelée à se répandre rapidement partout où la culture du châtaignier a pour but principal la production du fruit. Mais quelle sera la qualité des marrons obtenus sur le chêne ? Évidemment, ces marrons seront identiquement semblables à ceux donnés par l’arbre qui aura fourni les greffons et sans modification aucune due à la sève spéciale des pères nourriciers. Dans la poire, dans la prune, dans l’abricot ou la pêche, qui reconnaîtrait le coing, la prunelle ou l’amande amère, productions naturelles des sujets avant l’opération de la greffe ? Ces jours derniers, M. Trochu, maire de la commune de Bruz, arrondissement de Rennes, me montrait, dans le jardin attenant à mon habitation , un chêne greffé il y a environ quinze ans, qui, chaque année, lui donne de beaux et excellents marrons. M. Trochu me disait également qu’il avait vu abattre par son père un chêne greffé quarante ans auparavant et dont les produits en marrons de qualité première avaient toujours été très abondants. Le châtaignier peut être greffé sur diverses variétés de chêne. Le chêne pédonculé, vulgairement appelé chêne blanc, à raison de son écorce plus lisse et de sa végétation plus rapide, me paraîtrait cependant devoir fournir les meilleurs sujets. Quant au mode de greffe à employer, il variera nécessairement suivant l’époque de l’année, la grosseur du sujet, l’habitude de l’opérateur. J’indiquerai tous les suivants comme pouvant donner un heureux résultat : greffe en écusson à œil dormant, en fente simple, en fente à l’anglaise, en couronne , à cheval, en flûte , eu flûte à sifflet, en flûte de faune ou à lanières.
BINON J. Reconstitution des châtaigneraies par la greffe du châtaignier sur le chêne . 1909
Il conseille la greffe sur chêne pédonculé, qui donne les meilleurs résultats.
La difficulté est d’avoir un chêne est un châtaignier dans le même état végétatif pour procéder selon sa méthode, qui se pratique vers la mi-avril. Or, le châtaignier part en végétation plus tôt que le chêne.
Pour cela, soit il procède en mars à la transplantation du châtaignier sur lequel seront prélevés les greffons en vue de lui faire subir un stress et ainsi retarder sa végétation. Soit conservation de greffons en cave fraîche, les pieds dans l’eau. Et on les mettra derrière une vitre bien ensoleillée, au chaud, un à deux jours avant d’opérer, en vue de réveiller le greffon car un décollement de l’écorce sera par la suite nécessaire (cette courte exposition au soleil et à la chaleur est selon l’auteur suffisante).
Concernant le porte-greffe : il faut greffer sur du bois de deux ans maximum.
Il faut conserver une unique branche tire-sève 4 cm sous ce qui sera le lieu du point de greffe.
Le diamètre de la branche où sera prélevé le greffon devra être sensiblement identique à celui de l’endroit du porte-greffe où l’opération sera effectuée, car on va procéder à découpe type greffe en sifflet.
On décapite le porte-greffe à l’endroit voulu, et on procède à partir du haut de la découpe vers le bas à 3 ou 4 incisions verticales de 2 cm de longueur (dont l’une d’elle sera orientée au nord).
On prend le rameau-greffon de châtaignier, on choisi un bel oeil, on fait une découpe circulaire totale à environ un peu moins d’un centimètre au dessous de l’oeil, la même chose au dessus, et sur la face opposée de l’oeil une incision verticale qui relie les deux incisions circulaires. On extrait donc ainsi un cylindre (bien vérifier que l’oeil ne se vide pas lors de l’opération).
On décolle les lanières sur le porte-greffe, on insère l’anneau (avec l’oeil qui passe dans la découpe entre deux lanières orientée nord).
Ligature, masticage des plaies.
On protège l’œil du soleil (ombrage artificiel…).
L’œil va rapidement gonfler, puis stagner, pour ensuite partir en végétation.
Au fur et à mesure de la formation de la tige herbacée de châtaignier, on raccourcira peu à peu la branche tire-sève du porte-greffe.
M. Tricaud, élève de l’école d’horticulture de Versailles, 1913
Description des greffes hétéroclites. Comme pour toutes les greffes hétéroclites la soudure est meilleure en opérant sur des sujets nouvellement germés. D’un rameau en sève on détache un greffon qu’on taille en biseau double et qu’on insère dans une légère incision pratiquée immédiatement au collet de la jeune radicule sous les cotylédons ( ici un gland). Ligature simple, on maintient à une température de 10 à 15 degrés. Puis après soudure les placer en plein air. Le professeur, docteur Maxime Cornu, à propos de la maladie de l’encre, a émis l’idée du greffage du châtaignier sur le chêne et entrepris avec un certain succès des essais dans les pépinières du Jardin des Plantes. Au dire de M.L. Henry, chef des cultures, les chênes qui ont donné les meilleurs résultats comme sujets sont les espèces à gros fruits et à écorce bien lisse, tel Quercus Macrocarpa (chêne américain) ; le greffage qui lui paraît le meilleur est le greffage de germination, opération assez délicate.
Charles Le Gendre, Revue Scientifique du Limousin, 1931
M. Prunet a tenté de greffer du châtaignier sur le chêne et le hêtre qui résistent à la maladie de l’encre . Au début les greffes ont réussi, mais les arbres ont fini par mourir parce qu’il n’y avait pas une affinité suffisante entre le greffon et le sujet.
M. TRICAUD, pépiniériste, « LE CHATAIGNIER ET LE NOYER », 1942
« La greffe des châtaigniers exotiques est plus délicate. On la réussit mieux en pied qu’en tête par le procédé en incrustation ou fente au collet et sous verre sur plant en germination. Les variétés japonaises réussissent mieux sur notre châtaignier européen que ce dernier ne réussit sur plant exotique.
Greffe dite « de germination »
Dans la nature, le gland qui germe envoie une racine vers le sol. Elle durcit très vite et elle libère extérieurement , mais au ras des cotylédons, la tigelle. Cette dernière se lignifie très vite au collet ; Et c’est à ce niveau que se fait la greffe sur une zone moins fragile qu’il y paraît.
E. Langevin et Jean Noel, « La greffe des arbres et de arbustes », éditions Rustica (1962)
Pour le greffage embryonnaire du châtaignier sur chêne, détacher des bourgeons herbacés sur des rameaux de châtaignier en sève et les insérer sur les radicules des glands en germination en pratiquant une incision.
Sujets :
Chêne Mirbeck (Naudin, à Antibes).
Chêne sessile (Maxime Cornu, au Muséum [lequel ?]).
R. Heitz et C. Jacquot « Étude anatomique de la greffe d’un châtaignier sur chêne » Centre technique du bois, Annales des sciences forestières, 1972.
Dans le cadre de ce mémoire, les auteurs nous livrent plus d’informations sur la fameuse greffe de châtaignier sur chêne du jardin botanique de Dijon, ainsi qu’un rappel historique sur diverses expérimentations :
Des greffes de ce type avaient été réalisées dans le courant du siècle dernier au jardin botanique de Dijon. Les notes léguées par le regretté Directeur Philibert GUINIER, Membre de l’Institut, nous ont permis, avec l’obligeant concours de M. POINSOT, Directeur du Jardin botanique de Dijon, de réunir la bibliographie concernant l’historique des greffes de châtaignier sur d’autres essences, en particulier sur chêne pédonculé ou sur chêne-liège. BAUDOT1 signale que les greffes de châtaignier sur des sujets d’autres essences étaient sans doute déjà connues dans l’antiquité et cite à ce propos deux vers des Géorgiques […]. L’abbé de SAUVAGES aurait réussi vers le milieu du 18è siècle des greffes de châtaignier sur chêne. D’après DHOMBRES certains de ces arbres produisaient des châtaignes dans des stations à roche-mère calcaire, impropres au châtaignier, essence nettement calcifuge.
Le châtaignier-chêne de Dijon a été obtenu par une greffe réalisée en 1839 par MELINE jardinier en chef du jardin botanique de Dijon suivant la technique décrite en détail par WEBER2 : un sujet de chêne pédonculé (Quercus pedunculata Ehr.) obtenu par semis en 1835 et âgé de 4 ans, avait été greffé en fente à 40 cm du sol avec un greffon de châtaignier. D’après le même auteur, cet arbre avait déjà atteint en 1867 une circonférence de 1m. Il vécut jusqu’en 1946, date à laquelle il fut abattu.
Maurice CHAUDIERE « Forêts Fruitières », éditions du Dragon Vert (199x)
Photographies de greffes « classiques » de châtaignier sur chêne vert et chêne pubescent, mais pas d’informations techniques précises sur la méthode.
2. Un spécimen de châtaignier greffé sur chêne.
Le spécimen du Jardin Botanique de Dijon n’existant plus, voici les photographies d’un autre châtaignier greffé sur chêne, dans la Sarthe, à Saint Mars d’Outillé, lieu-dit les Proulières est à 2 km du village par la RD 140. La greffe date de 1910, réalisée par M. Gaston Chevereau. Greffe en fente, point de greffe à 2 mètres du sol. Pas d’indication sur la nature du porte-greffe, les chênes environnants sont des chêne rouvre.
3. Vers un projet d’expérimentation de la greffe du chataignier sur chêne.
De par l’aspect incomplet ou parfois contradictoire de certains des documents, il parait intéressant de procéder à une expérimentation complète et rigoureuse de la greffe du châtaignier sur chêne.
L’ensemble des documents ainsi récoltés montre deux approches différentes de la greffe du châtaignier sur chêne. L’une étant un greffage classique (greffe de rameaux ou greffe d’oeil), l’autre étant un greffage dit embryonnaire, sur gland en germination.
L’expérimentation portera sur les deux approches.
Pour le greffage embryonnaire, les essais seront réalisés avec des tigelles de châtaignes germées ou des rameaux herbacés prélevés sur châtaigniers.
Pour le greffage « classique », différentes méthodes seront essayées (en fente simple, cadillac, anglaise, chip-budding…) à divers stades de végétation, environ tous les quinze jours sur la période de faisabilité de chaque type de greffe. L’état et la nature du porte-greffe seront notés (repos végétatif, début de débourrage, débourrage ; diamètre du sujet, porte greffe utilisé (chêne pubescent, macrocarpa…)).
Cette expérimentation se déroulera sur plusieurs années.
Je vous en informerai au fil du temps sur cette présente page.
4. Les essais de greffe en 2007.
Une centaine de greffes de châtaignier sur chêne pubescent : échec total.
Greffe en fente, anglaise, couronne, cadillac.
Greffes effectuées avec du bois d’un an. Comme la greffe du chêne sur chêne ne semble tolérer au niveau du point de greffe que du bois de deux ou trois ans (Baltet, La pépinière), je tenterai l’an prochain des greffes châtaignier (bois de deux ans) sur chêne pubescent.
Concernant la greffe dite embryonnaire, le châtaignier pousse bien plus vite que le chêne. Ayant semé les deux au même moment, les diamètres n’étaient pas compatibles. Il convient de forcer, un à deux mois avant, le semis de chêne.
5. Les essais de greffe en 2008.
Pour en avoir le coeur net, en avril 2007, j’avais greffé par approche un châtaignier et un chêne pédonculé, chacun âgé de deux ans de semis. La ligature a été conservée jusqu’à l’hiver. Au printemps, lorsque les deux parties unies commençaient à débourrer, j’ai procédé à un sevrage progressif de la partie basse du châtaignier. Une fois le sevrage terminé et le châtaignier étant uniquement alimenté par la sève du chêne, l’association a bien survécu une dizaine de jours, mais a ensuite dépérit.
6. Conclusion (2011)
Après des centaines d’essais, toutes méthodes confondues, il n’a été obtenu qu’un résultat éphémère sur les rares plants ayant présenté un signe de reprise.
La réussite de la greffe du châtaignier sur chêne semble relever de l’exceptionnel, un défit pour le greffeur amateur.
Il n’y a donc aucune utilisation agronomique courante à en espérer.
P.-S.
Si vous avez de la documentation sur la greffe du châtaignier sur chêne, de l’expérience à partager, ou souhaitez participer à l’expérimentation, n’hésitez pas à nous contacter
- BAUDOT A. Le Châtaignier-chêne du Jardin Botanique de Dijon. Bull. Sci. pharmacol., 14, janvier 197, p4-11
- WEBER J-B . Châtaignier greffé sur chêne au jardin botanique de Dijon. Bull. soc. Horticulture. Côte d’Or, 1867, p. 330-3
Références
Ce contenu est entièrement basé sur des informations tirées de greffer.net (archive), par Patrice, le 19 juin 2007.